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Les transferts industriels et l'art de la décalcomanie

La production de transferts

La technique de transfert chromolithographique utilisée pour produire la plupart des décalques de la collection du Musée facilitait la reproduction d’ornements, de lettres et de nombres multicolores sur n’importe quelle surface, y compris le verre, le métal et le bois, et elle constituait une méthode moins onéreuse que la peinture à la main et au pinceau.

Le processus de préparation des transferts, bien que moins coûteux que les autres méthodes, était tout de même assez complexe et exigeait des talents artistiques et une connaissance des techniques d’impression. D’abord, le client fournissait un original de l’image qui devait être reproduite. Cet original comprenait habituellement une description détaillée du motif, de la dimension et des teintes de couleurs. Les fabricants de transferts ne pouvaient apporter que peu de changements aux dessins originaux, surtout lorsqu’il s’agissait d’armoiries approuvées par le collège héraldique (College of Heraldry). Toutefois, dans certains cas, on devait faire des compromis en matière d’expression artistique afin de faciliter le processus de transfert, car celui-ci imposait diverses restrictions quant au dessin – il fallait alors simplifier certains éléments d’une image. Lorsque le dessin original était terminé, on le remettait au lithographe qui le transposait sur des pierres lithographiques.

  (Fig.12)
Les directives transmises pour les armoiries de la Lancaster Company de Buenos Aires comprennent une description manuscrite des couleurs (teintes dégradées de gris et de vert, or, ligne verte) ainsi que les dates d’approbation et les descriptions des changements apportés au dessin original. (750129.389)

(Fig.13)
Des armoiries rares de la P & O Company. Le motif élaboré et la combinaison de couleurs et de nuances de ces armoiries étaient coûteux à reproduire et difficiles à transférer. La compagnie a donc rapidement abandonné ces armoiries. (750129.406)
 

L’image était d’abord reproduite à l’envers sur une « pierre maîtresse » qui n’était pas utilisée pour l’impression des transferts, mais qui servait plutôt d’ébauche, de « matrice » pour les autres impressions lithographiques. Ensuite, le lithographe préparait une pierre pour chaque couleur utilisée dans le dessin. Il procédait à un examen minutieux des couleurs et des tons utilisés dans l’image afin de mélanger les encres de teintes correspondantes. L’image de la pierre maîtresse était ensuite reportée sur les pierres lithographiques pour produire autant de matrices de duplication que le nombre nécessaire pour imprimer l’image en couleur. Chaque élément de l'image qui nécessitait une couleur différente était reporté sur une pierre distincte. La couleur était appliquée à l’encre et ensuite préservée par une fine couche de gomme arabique.

L’application des encres de couleur s’effectuait selon un ordre précis – les couleurs transparentes d’abord, les couleurs opaques ensuite –, c’est-à-dire à l’opposé de la méthode utilisée pour la peinture traditionnelle. Puis on remettait les plaques de couleurs à un conducteur de presse qui procédait à l’impression lithographique. La première impression, faite sur du papier peu coûteux, s’appelait une épreuve. On vérifiait s’il y avait des erreurs, les couleurs étaient comparées au dessin d’origine et toute modification ou instruction était écrite à la main et signée par le lithographe.

(Fig.14)
Épreuve du nombre 2 produite par Tearne & Sons pour la Great Eastern Railway (AK114.320)
  (Fig.15)
Lettres FCT, un monogramme de la Taltal Railway Company produit par transfert inversé (750129.364)

La création de transferts nécessitait une grande habileté. On imprimait l’image inversée sur du papier pour qu’elle puisse être transférée à l’endroit sur la surface. Chaque pierre devait être soigneusement alignée pour que les couleurs se superposent parfaitement. Chaque fois qu’on ajoutait une teinte, l’image devenait moins visible pour le conducteur de presse, ce qui rendait le processus très laborieux. Les parties du dessin qui devaient être remplies par de l’or ou de l’argent pur étaient laissées vides jusqu’à ce que toutes les autres couleurs soient imprimées. C’est alors qu’on appliquait une couche de métal liquide sur la totalité de l'image.

(Fig.16)
Décalcomanie de Tearne & Sons recouverte d’une feuille d’or (AK114.854)

Le papier de transfert était très sensible aux changements environnementaux. Il prenait de l’expansion et rétrécissait à la suite de faibles variations de température et d’humidité, ce qui rendait le repérage des couleurs (leur superposition exacte) et la fabrication du décalque impossibles. Par conséquent, de nombreux ateliers de transferts étaient équipés de systèmes de régulation des conditions ambiantes. En fait, l’usine de la Palm Brothers Decalcomania Company de Norwood, en Ohio, a été le premier immeuble climatisé de l’État.

La préparation du papier des décalques constituait l’opération la plus coûteuse de la fabrication des transferts. Le papier à décalquer, classé dans la catégorie du papier gommé, n’était pas fabriqué dans des usines, mais plutôt par les fabricants de transferts eux-mêmes ou par des transformateurs, soit des entreprises spécialisées en application d’enduits. Une des entreprises les plus reconnues dans ce domaine était la Tullis Russell Brittains, qui fournissait du papier à Tearne & Sons en Angleterre et à Commercial Decal Incorporated aux États-Unis.

(Fig.17)
Image des armoiries de la Bombay, Baroda & Central India Railway imprimée directement sur du papier simplex. Le papier simplex rendait le procédé de transfert plus difficile et ce papier a plus tard été remplacé par le papier duplex, qui pouvait être facilement séparé de l’image. (AK114.318)
 

Il y avait deux catégories de papier pour décalques : le « simplex », un type de papier simple plus ancien consistant en une seule couche de papier lourd et non imperméable et le « duplex », un nouveau type de papier double comprenant du papier non poreux et une fine pellicule collée et semi-permanente. Les images finales imprimées sur les deux types de papier paraissaient identiques, mais on pouvait les différencier en examinant attentivement les bordures du papier à transfert. La bordure du papier simplex était lisse tandis que le papier duplex laissait souvent paraître la fine pellicule protectrice.

La surface du papier à report était recouverte de trois couches. La première couche consistait en un enduit d’amidon appliqué uniformément sur toute la surface. Lorsque cette couche était sèche, on polissait les feuilles de papier entre des rouleaux chauffants. Ensuite, on appliquait une couche de glycérine qui rendait la feuille souple et qui empêchait le craquelage sur la surface d’amidon. La dernière couche, nommée la surface de transfert, comprenait de l’amidon, de l’albumen et une solution de gomme arabique. On entreposait ensuite les feuilles à une température constante et on les laissait sécher jusqu’à 30 jours avant d'appliquer la couche suivante. Ces couches spéciales facilitaient la séparation de l’image du papier lors du transfert.